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Prédication d’Isabelle Grellier (culte cantate du 14 juin 2009)

Genèse 32, 23-33 et Luc 18, 31-43

dimanche 2 août 2009

C’est un tableau tellement banal : un mendiant au bord d’une route, et une foule joyeuse ou affairée qui passe sans s’en occuper.

C’est un tableau tellement banal, à l’époque de Jésus comme à la nôtre … Et j’imagine que tout comme moi, vous faites souvent partie de ces gens qui passent sans s’arrêter, aveugles. Oh sans doute le voyons-nous quand même un peu, ce mendiant, peut-être même notre mauvaise conscience nous taraude-t-elle un peu ; malgré le nombre, nous n’arrivons pas à nous habituer vraiment ; malgré l’habitude, nous n’arrivons pas à faire taire complètement cette mauvaise conscience. Mais il faut bien le reconnaître : la plupart du temps, nous passons quand même sans le regarder… C’est que nous n’y pouvons rien, à toute cette misère qui nous entoure … et nous sommes des gens si occupés …

C’est un tableau tellement banal … Vaut-il vraiment la peine de s’y arrêter ce matin ? Mais Jésus, lui, a choisi de s’arrêter. Pourtant, il devait avoir bien autre chose en tête… N’allait-il pas vers Jérusalem ? N’avait-il pas de bonnes raisons d’être préoccupé du sort qui l’y attendait ? On aurait pu comprendre qu’il passe sa route… Alors, le moins que nous puissions faire, c’est de nous arrêter un peu, nous aussi, ce matin !

Traçons le tableau : permettez-moi de vous présenter d’abord les personnages en présence :
Par ordre d’entrée :
- un aveugle : aïe, ça commence mal : je ne peux même pas vous le présenter vraiment, car Luc ne lui donne pas de nom ; un aveugle anonyme, qui mendie… Quel autre moyen de survivre quand on est aveugle ? Comment vivre de façon autonome ? On est forcément dépendant de la charité des autres… Et pourtant - peut-être l’avez-vous remarqué - Luc ne le présente pas comme un mendiant, mais comme quelqu’un qui mendie – comme si, intérieurement, cet homme refusait de s’identifier à l’image qu’il donne de lui ; comme s’il ne se résignait pas à n’être rien d’autre qu’une ombre au bord de la route… Ce qu’il va prouver tout de suite ; car s’il n’a pas d’yeux, il a encore des oreilles pour entendre et il veut comprendre ce qui se passe.
- une foule : une foule qui accompagne Jésus, une foule anonyme elle aussi. Est-elle joyeuse ou triste, a-t-elle conscience de ce vers quoi Jésus marche ? nous ne le savons pas. Ce qu’on peut imaginer, c’est que cette foule qui accompagne Jésus a l’impression qu’elle joue un rôle important ; qu’elle est en train de faire l’événement. Sûrement, elle va passer au Journal télévisé le soir… D’un côté donc, ceux qui font l’événement, et de l’autre, celui qui regarde, exclu. Que dis-je, celui qui ne peut pas même regarder, puisqu’il est aveugle ! Mais il ne se résigne pas à être exclu et il interpelle les gens près de lui.
- ceux qui acceptent de prêter leurs yeux à l’aveugle et qui répondent à sa question. Ceux-là, on ne sait rien d’eux : Luc n’a pas même jugé bon d’utiliser un pronom personnel pour les désigner. C’est qu’ils n’ont nul besoin d’occuper de la place, ils se contentent de jouer leur rôle, modeste, mais si précieux, de messagers, de témoins : ils entendent la question posée et y répondent simplement, en disant ce qu’ils voient. Et cette attitude toute simple réintègre l’aveugle dans la communauté humaine et elle ouvre en lui un espoir fou ; et le voilà aussitôt qui crie vers Jésus…
- Le 4ème personnage est encore un anonyme, mais nettement moins sympathique : ce sont ceux qui rabrouent l’aveugle pour le faire taire. Pas question de laisser ce mendiant embêter le maître et arrêter un si beau cortège. S’ils marchent ainsi en avant de la foule, c’est sûrement qu’ils se sentent la responsabilité de protéger Jésus des importuns qui voudraient le déranger. Et certes, il fait désordre, ce mendiant qui crie. Qu’est ce qui lui permet de venir ainsi déranger l’ordre du monde, cet ordre du monde qui veut qu’il y ait des riches et des pauvres, des aveugles et des bien-voyants, des bénéficiaires du système et des laissés pour compte, des gens qui ont la nationalité française et des sans papiers ; cet ordre du monde tellement confortable pour ceux qui sont du bon côté… Ceux qui rabrouent l’aveugle trouvent normal qu’il reste là, étendu par terre dans sa cécité, comme le dit si bien Bach.
- Entre alors en scène un 5ème personnage – le seul qui ait un nom – Jésus. Peut-être est-il assez connu pour que je n’aie pas besoin de le présenter davantage. Il suffit de dire qu’il s’arrête, lui, qu’il trouve normal et même indispensable de rompre le bel ordonnancement de ce cortège pour donner la parole à l’aveugle, pour l’écouter.
- N’oublions pas encore un 6ème personnage – encore un petit rôle, mais important aussi : ceux qui amènent l’aveugle vers Jésus (à moins qu’il n’ait suffi qu’ils lui transmettent son invitation) et qui, par cette médiation, vont permettre que la rencontre ait lieu entre Jésus et l’aveugle, et avec la rencontre, la guérison.
- Reste un dernier personnage, le peuple, qui glorifie Dieu ; non plus la foule anonyme du début, mais des hommes et des femmes réunis dans la louange.

Voilà donc les personnages ; la pièce peut commencer… Non, pardon, avant d’aller plus loin, je voudrais encore vous présenter les acteurs.
- Dans le rôle de l’aveugle : toi, moi qui écoutons ce récit ici aujourd’hui, à chaque fois que nous ouvrons assez les yeux pour nous regarder lucidement tels que nous sommes, avec nos aveuglements et nos prisons intérieures ; à chaque fois que nous savons reconnaître sans orgueil que nous avons besoin des autres, et que le modèle d’un individu auto-suffisant que propose notre société est un leurre ; à chaque fois que nous prenons assez de liberté par rapport à l’ordre du monde - par rapport au désordre du monde, devrais-je dire - pour refuser de croire que celui-ci pourrait correspondre à la volonté de Dieu ; à chaque fois que nous trouvons assez d’espoir et de confiance pour crier vers Dieu notre révolte et notre espérance ; pour discuter avec lui, comme Jacob qui refuse de lâcher celui avec qui il s’est battu toute la nuit sans avoir reçu de lui une bénédiction ; à chaque fois que nous nous levons pour mettre en œuvre l’espoir… Oui il y a quelque chose comme du combat – avec soi, avec les évidences du monde - dans l’attitude de l’aveugle, et c’est à ce combat de la foi que nous sommes aussi conviés.
- Dans le rôle des anonymes qui acceptent de servir d’yeux pour l’aveugle ou de le conduire à Jésus : toi, moi, à chaque fois que nous savons reconnaître en chaque être humain un frère ou une sœur aimés de Dieu, quelles que soient ses blessures ou sa misère ; à chaque fois que nous essayons de répondre aux demandes qui nous sont adressées, quitte à nous laisser déranger dans nos vies bien réglées ; à chaque fois que nous osons simplement entrer en dialogue avec ceux qui nous croisons ; à chaque fois que nous acceptons de partager, chacun à notre façon, la parole d’espoir qui nous fait vivre.
Mais aussi, dans le rôle de ceux qui rabrouent l’aveugle : toi, moi, à chaque fois que, plus ou moins inconsciemment, nous enfermons les pauvres dans leur misère. Cela peut être par indifférence, parce que nous fermons les yeux sur leur souffrance. Cela peut être par fatalisme, dans la conviction que les choses sont comme elles sont et que personne n’y peut rien ; que l’ordre injuste qui est le nôtre vaut mieux que le désordre. Cela peut être par égoïsme, avec l’idée que, dans un monde fini, il faut qu’il y ait des pauvres pour qu’il y ait des riches. Cela peut être aussi parce, que dans un monde de compétition, on peut réussir à se considérer comme quelqu’un de bien tant qu’il y a des gens plus mal lotis que soi que l’on peut tranquillement écraser ; leur malheur nous permet de mieux goûter notre confort … En fait, il y a tant de façons d’enfermer les gens dans leur situation… Mais c’est encore pire quand de bons chrétiens agissent ainsi au nom de Dieu, en prétendant que la réalité du monde est la volonté de Dieu et que ce serait se révolter contre lui que d’essayer de la changer, ou en prétendant que la sainteté de Dieu exclut que nous venions l’embêter avec nos petites misères… Quelle trahison quand le nom de Dieu est utilisé pour faire taire la révolte des petits, pour justifier l’injustice, pour écraser la vie… Ce récit nous appelle à être vigilant pour nous-mêmes : cela ne nous arrive-t-il pas, parfois, d’utiliser le nom de Dieu pour justifier un état de choses qui nous arrange bien ? Mettre Dieu à notre service, c’est tellement simple et tellement tentant…

Vous vous dites peut-être que ma distribution des rôles n’est pas très originale. C’est vrai, mais il me semble que Luc l’a voulu ainsi. S’il a renoncé à donner un nom à ses personnages, n’est ce pas pour que le lecteur puisse mieux s’identifier à chacun d’eux ?

Et il me semble très important que nous assumions ainsi la pluralité qui est en chacun de nous. Nous sommes à la fois celui qui a besoin d’aide et celui qui peut en apporter autour de lui ; et cette conscience que nous avons-nous-mêmes besoin des autres permet d’éviter une attitude condescendante à l’égard de ceux que nous prétendons aider. Nous sommes à la fois de ceux qui sont plein de bonne volonté pour aider, et de ceux qui s’opposent au changement quand celui-ci risque de mettre en question leurs propres privilèges ou de bousculer leur vision du monde. Là encore la prise de conscience de ces contradictions peut nous aider à nous déplacer vers des positionnements plus justes.

Alors revenons à notre distribution :
- Dans le rôle de Jésus.., qui donc ? Jésus ? Jésus seulement ? ou bien peut-être là aussi, toi, moi, chacun de nous, quand nous aidons des hommes et des femmes à se relever ? C’est bien Jésus que Luc met en avant dans son récit et il est bien sûr plus difficile pour nous de nous identifier à lui. Et pourtant, l’idée que nous ne pourrions pas du tout nous identifier à lui me laisse un peu insatisfaite. Je touche là, j’en ai bien conscience, à des questions théologiques délicates ! Il ne s’agit pas de nier la place très particulière qu’occupe Jésus, le Christ, dans l’aventure de Dieu avec les hommes ; il ne s’agit pas de faire de lui un simple exemple ; mais il ne faudrait pas oublier non plus que nous avons à notre façon à être les mains de Dieu pour notre monde.

Alors entrons plus avant dans le récit et regardons d’un peu plus près ce que fait Jésus dans cette aventure … Nous l’avons dit : il s’arrête et il demande qu’on lui amène l’homme ; puis il l’interroge : que veux-tu que je fasse pour toi ? – et sans doute est-ce là la plus grande originalité de cette guérison par rapport aux autres que raconte Luc. On peut s’interroger devant cette question : la réponse n’était-elle pas déjà contenue dans les cris de l’aveugle ? oui, sans doute, mais quel défi pour l’homme de la formuler de façon explicite, quelle dose de confiance il lui a fallu ! Pour le reste, la sobriété du récit de Luc est frappante : aucune formule magique, aucun geste particulier, juste un ordre qu’il donne au malade, « vois de nouveau », et une affirmation : « ta foi t’a sauvé ». Comme si Jésus ne se reconnaissait à lui-même aucun rôle particulier dans cette guérison. Dans d’autres récits, il accompagne l’ordre qu’il donne au malade d’un ‘je te le dis’ (Luc 5/24, le paralytique), ou ‘je te l’ordonne’ (Luc 7/14 : le jeune homme de Naïn) qui marque une plus grande implication de sa part. Ici, la foi de l’aveugle semble si grande qu’elle semble n’avoir pas besoin d’autre chose (d’autre adjuvant) que cet ordre « retrouve la vue » ; non pas, sois guéri, au passif, mais guéris, à l’actif. Et cet ordre rend l’homme acteur de sa propre guérison, il retrouve la vue.

Peut-être d’ailleurs est-ce pour mieux permettre à l’homme d’être acteur de sa guérison que Jésus lui fait formuler ce désir si fou. Il lui fait prendre conscience qu’il n’est pas enfermé dans sa maladie. Il l’oblige à vérifier son désir ; si souvent nous prétendons vouloir guérir, alors qu’en profondeur nous choisissons de rester dans une maladie qui nous arrange bien. En lui demandant de le formuler, Jésus oblige l’aveugle à aller jusqu’au bout de son désir.

Mais quand même n’est-ce pas troublant que l’aveugle semble guérir tout seul ?… N’y a-t-il pas dans cette démarche quelque chose qui ressemble fort à la définition du péché ? Prétendre n’avoir besoin de personne : c’est justement cela que la Bible appelle péché… Et alors ce récit ne risque-t-il pas de favoriser la tentation de toute puissance qui est si présente à notre époque - qu’elle se joue au niveau individuel, avec tant de personnes qui s’imaginent que tous leurs désirs doivent être satisfaits, quel qu’en soit le prix, ou qu’elle se joue au niveau collectif : pensons aux questions de bioéthique, qui sont au cœur de la réflexion aujourd’hui en France, avec toutes ces possibilités qui témoignent de l’extraordinaire progrès médical et qui posent la question des limites à fixer.

Mais dans le récit de Luc, le jeu est bien plus subtil que cela. A aucun moment l’aveugle n’a prétendu pouvoir guérir tout seul. Et il a fallu le passage de Jésus, il a fallu son accueil, la confiance qu’il a suscitée en lui, pour qu’il ose prier : « que je recouvre la vue ». Et c’est peut-être cette prière qui déclenche la possibilité de la guérison… Non la présence de Jésus n’est pas inutile. C’est lui qui suscite en l’aveugle la force et la confiance de prononcer cette demande ; et c’est lui qui la valide en lui disant : « retrouve la vue ».

« Retrouve la vue », littéralement c’est « vois de nouveau », mais aussi « vois d’en haut », la préposition ‘ana’ signifiant aussi bien ‘de nouveau’ et ‘d’en haut’. Luc ferait-il le même jeu de mots que le Jésus de Jean dans le dialogue avec Nicodème ?

« Voir d’en haut », ce pourrait être ne pas se laisser enfermer dans le quotidien, apprendre à prendre de la hauteur par rapport à la réalité pour la voir avec un œil neuf et apprendre à discerner les lueurs d’espérance qui percent dans l’obscurité ; convertir notre regard, pour percevoir le règne de Dieu qui est déjà à l’œuvre au milieu de nous. Et pour cela, prendre conscience de nos propres cécités et demander à Dieu de nous ouvrir les yeux. Voir d’en haut, ce n’est sûrement pas nous prendre pour des tout-puissants, ’ mais avoir la confiance qu’à Dieu tout est possible.

L’aveugle ne s’y trompe pas, et il glorifie Dieu – et tout le peuple avec lui, le peuple qui grâce à cette guérison a pu lui aussi sortir de la cécité. Et j’aime à penser que ceux qui rabrouaient l’aveugle il y a quelques instants font partie de ce peuple, ‘tout le peuple’, nous dit Luc, qui glorifie Dieu, qu’eux aussi sont sortis de la cécité pour comprendre que leur bonheur ne peut pas se construire sur le malheur des autres.
- Alors revenons à la distribution : dans le rôle du peuple qui glorifie Dieu, toujours toi, moi, à chaque fois que nous savons dire notre reconnaissance quand l’amour est le plus fort, quand le cours de l’injustice et de l’égoïsme ordinaires est détourné ; à chaque fois que nous sortons de nos cécités pour apprendre à discerner le projet de Dieu pour le monde et pour chacun de nous dans les petits gestes de confiance, d’altruisme, de respect, dans les pardons accordés et les renaissances vécues.
- Et dans le rôle de Jésus ? Mais peut-être cette question est-elle stupide … Laissons simplement à Dieu la liberté de confier ce rôle à qui il veut ! Notre tâche à nous, ce n’est sûrement pas de chercher à nous mettre dans ce rôle ; il me semble d’ailleurs qu’au contraire, se prendre pour Dieu est sans doute ce qui fait le plus obstacle à la possibilité pour Dieu de se servir de nous.

Notre tâche à nous, c’est plus simplement d’apprendre à saisir l’espérance comme l’aveugle, d’apprendre à tendre la main comme ceux qui ont aidé l’aveugle, d’apprendre à voir d’en haut pour reconnaître l’œuvre de Dieu et l’en glorifier.

Amen.