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Bientôt au Bouclier

Prédication de Michel BERTRAND (5 février 2012)

dimanche 19 février 2012

Marc 8, 22 - 9, 1 Marc 9, 2 -10 Marc 9, 14 -40 : « Croyez au Christ, écoutez sa Parole, suivez le, confessez le, mais surtout n’en dites rien à personne ! »

Ce pourraient être là les propos d’un militant de la laïcité soucieux de reléguer les croyances dans la sphère privée et d’exiler les religions hors de l’espace public. Mais n’est-ce pas aussi ce que l’on pourrait comprendre des propos de Jésus dans les textes que nous venons de lire. En effet, qu’avons-nous entendu ? Et bien, qu’il renvoie l’aveugle chez lui en lui disant « n’entre même pas dans le village ». Qu’il « commande sévèrement » à ses disciples de « ne parler de lui à personne ». Qu’il en emmène trois « à l’écart sur une haute montagne ». Qu’il leur « recommande de ne raconter à personne ce qu’ils ont vu ». Tout cela, vous en conviendrez, n’encourage guère à porter l’Évangile dans l’espace public ! À moins qu’au matin de cette journée, consacrée à ce thème, ils ne constituent une salutaire mise en garde.

Le rappel, au fond, que toute annonce publique de l’Évangile ne peut être que problématique. Ce dont les disciples ne vont pas tarder à faire la cruelle expérience malgré les avertissements de Jésus. Et pourtant tout semblait avoir bien commencé. Jésus est en route avec ses disciples vers les villages voisins de Césarée de Philippe. Ces contrées proches des terres païennes, ces lieux de religiosité ambiguë et d’idolâtrie qui ressemblent tellement à notre monde. Et c’est là, en chemin, au cœur de l’espace public en somme, que Jésus interroge ses disciples : « Qui suis-je au dire des hommes ? » Aussitôt les réponses fusent de toutes parts : « Jean-Baptiste, Elie, un des prophètes ».
On a le sentiment que les disciples sont à l’aise pour donner des réponses préparées par d’autres. Pour se faire l’écho des attentes et des modes religieuses du moment ou pour répéter les éléments de la tradition. Nous connaissons bien cela ! Mais Jésus ne se contente pas des réponses toutes faites, des « prêts à penser » et des « prêts à croire ». Alors il interroge à nouveau : « Et vous qui dites-vous que je suis ? » Vous, mes disciples, qui m’accompagnez, sur les routes de Galilée ?

Mais aussi vous, amis du Bouclier et d’ailleurs, réunis dans ce temple ce matin : « Qui dites-vous que je suis ? » Vous, vous, vous… Ne vous retournez, pas en espérant que ce pourrait être à un autre que Jésus s’adresse. C’est bien de chacune et chacun que le Maître attend une réponse, dans ses mots, dans ses gestes et dans sa vie à lui. Alors Pierre, toujours prêt à se mettre en avant, pas toujours à son avantage, répondit à Jésus : « Tu es le Christ ». Nous pensons que Pierre formule là une bonne réponse. Or visiblement, cette affirmation ne convient pas à Jésus. Au point qu’il demande à ses disciples de garder le silence et même il réprimande Pierre en lui disant : « tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » Jésus pressent, en effet, qu’un malentendu est en train de s’installer. Il perçoit derrière les mots justes d’une belle confession de foi, la difficulté à la vivre concrètement. Une difficulté dont les disciples vont témoigner de quatre manières dans les textes que nous avons lus. Et ces quatre « ratés » des disciples m’intéressent beaucoup car ils indiquent les écueils de notre mission, et en même temps nous consolent de nos propres difficultés, dans un monde qui n’est pas plus prêt que celui d’hier à recevoir l’Évangile.

Et le premier de ces malentendus, c’est Pierre qui le révèle. Avec deux autres disciples, il a accompagné Jésus sur la montagne. Et là, il a eu la vision d’un monde transformé. Pierre voit ici se dessiner une autre vie possible, un monde différent. Et sa réaction immédiate, c’est d’y demeurer : « Il est bon que nous soyons ici » dit-il à Jésus, « dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, une pour Elie ». Ainsi, Jésus vient de mettre ses disciples en chemin, un chemin qu’il annonce difficile, et Pierre, aussitôt, rêve de s’installer à l’écart, de planter sa tente loin des bruits et des cris du monde !
Mais n’est-ce pas là une tentation qui parfois aussi nous guette ? Vivre notre foi comme une évasion, nous mettre comme Pierre en « congé de l’histoire », déserter l’espace public et faire de nos Églises, de leurs cultes et de leurs fêtes, comme aujourd’hui, des moments où l’on est bien entre nous et tous ensemble avec Dieu, des sommets sur lesquels on pourrait, enfin, « installer l’espérance ». Or la suite va nous rappeler que c’est au cœur du monde, tel qu’il est, que nous avons à témoigner du salut qui vient de Dieu. Dans tous nos engagements y compris citoyens. Faut-il le rappeler en cette année électorale ? Car lorsque nous faisons de la foi une affaire « privée », nous « privons » le monde de la Bonne Nouvelle. Ce n’est donc pas un hasard si l’on trouve, juste après le récit de la Transfiguration, celui de l’enfant possédé. Après la grande promesse de renouvellement du monde, surgit dans sa brutalité le scandale du mal : la souffrance d’un enfant possédé et la détresse d’un père désespéré. Après la vision d’un monde transfiguré voici celle d’une histoire encore défigurée.

Notre histoire, qui nous apporte chaque jour les drames et les images insoutenables de tous les « déboutés du droit de vivre », à côté desquelles nos inquiétudes de nantis bousculés par la « crise » paraissent bien dérisoires. Alors, quand l’histoire et nos vies s’obscurcissent, quand le désespoir nous submerge, nous pouvons faire nôtre la parole du père de l’enfant possédé. Ce cri du doute et de la foi qui traverse la nuit du mal, pour porter vers le Christ sa souffrance et sa confiance : « Je crois, viens au secours de mon manque de foi ». Mots fragiles et hésitants mais qui disent malgré tout une espérance possible dans un monde qui est souvent un démenti à l’espérance. Luther ne disait-il pas de la foi qu’elle est un « désespoir confiant » ?
Les disciples, eux, n’en sont pas là. Au moment même où sur la montagne trois de leurs compagnons avaient la vision d’un monde nouveau, ceux qui sont restés dans la plaine ont été incapables d’en poser les signes en guérissant l’enfant. Ils se sont montrés impuissants à rendre crédible la Parole, publiquement, aux yeux de la foule. Nous découvrons alors, dans cet échec, le deuxième « raté » des disciples. Un échec que même après coup ils ne s’expliquent pas. Au point que le soir, quand Jésus fut « rentré à la maison », ses disciples l’interrogèrent : « Et nous, pourquoi n’avons-nous pas pu chasser cet esprit ? » Leur question n’est pas illégitime. En effet, un peu plus tôt dans l’Évangile, Jésus les avait institués pour chasser les démons, envoyés en mission à cet effet et leur avait donné autorité pour accomplir cette tâche. Alors, ils se croyaient sans doute désormais propriétaires d’un pouvoir leur permettant d’agir en l’absence du Christ. Ils ont cru que la guérison et la libération étaient entre leurs mains. Comme il nous arrive parfois de croire que le salut du monde est au bout de nos méritoires efforts humains. Alors qu’il est l’œuvre de Dieu seul et que nous n’en sommes que les témoins, par nos paroles et par nos actes. Ainsi, l’échec des disciples nous rappelle qu’en dehors d’une relation personnelle au Christ, nourrie de sa Parole et portée par la prière, en dehors d’une spiritualité vivante, nous ne pouvons rien faire ni dire de décisif.

Cela signifie qu’il n’y a pas de témoignage des chrétiens dans l’espace public, si le Christ ne vient habiter leur espace intérieur. C’est cela, au fond l’expérience de la foi : recevoir espérance d’un Autre que nous-mêmes. Recevoir espérance d’ailleurs que de nos propres forces et de nos propres œuvres. Recevoir de Dieu seul, une espérance avec un triple E que rien, ni personne, ne saurait dégrader ! Alors désormais, ni les découragements qui nous atteignent, ni les échecs qui nous meurtrissent, ni les doutes qui nous tourmentent, ni les peurs qui nous habitent, ni les blessures secrètes qui nous mordent le cœur, rien ne saurait remettre en cause cette certitude imprenable qui porte nos existences, même lorsqu’il nous arrive de l’oublier. Mais ce nouveau « malentendu » des disciples apparemment ne les trouble pas. Ils ne comprennent pas, ils ne guérissent pas, mais ils « causent » ! « De quoi discutiez-vous en chemin ? » leur demande d’ailleurs Jésus.
La question est aussi pour nous : de quoi discutez-vous dans vos assemblées d’Église, dans vos consistoires, dans vos synodes, dans vos conseils ? Bonne question en ce jour d’élection au conseil presbytéral ! Dans un premier temps, les disciples « se taisaient ». Sans doute ne sont-ils pas très fiers ! En effet, après que Jésus leur ait dit que le « Fils de l’Homme allait être livré aux mains des hommes », ils se sont querellés en chemin… devinez donc pourquoi !?... « Pour savoir qui était le plus grand » ! Ainsi Jésus leur parle de sa croix, il leur parle des souffrances qui attendent ceux qui le suivent et eux rêvent de grandeur, de notabilité, se disputant déjà une supériorité sur les autres. Troisième et redoutable tentation qui consiste à transformer la mission que Dieu nous donne en instrument de pouvoir. Les Églises ont trop souvent succombé à ces tragiques dérives, allant jusqu’à donner à la croix la forme d’une épée. Et même si elles ont aujourd’hui renoncé à dominer la société, leur fidélité est encore trop souvent mesurée selon les critères du monde. Ceux de la performance, de l’efficacité, de la réussite, du nombre, de la notoriété.

Alors nous nous épuisons à tenter d’être sinon « les plus grands » comme les disciples, en tout cas « pas les plus petits » ni « les derniers ». Et du coup nous risquons de tomber dans l’activisme du « faire », en portant des projets qui sont au-dessus de nos forces, avec parfois l’espoir secret de retrouver dans l’espace public une influence perdue. Or, les disciples d’un Messie serviteur n’ont pas d’autre ambition à avoir qu’à être eux-mêmes des serviteurs et si possible ressembler à ces enfants dont parle ici Jésus, à ces petits qui attendent de Dieu et de sa grâce seule, la force et la joie de leur vie.

Mais ce cadeau qui nous est fait, nous n’en avons pas le monopole. Nous ne sommes pas les possesseurs de la Bonne Nouvelle comme les disciples le croyaient. Nous voyons alors se dessiner le quatrième et dernier malentendu, vouloir confisquer la Parole. Les disciples poussent même ici l’outrecuidance jusqu’à vouloir « empêcher un homme qui guérit au nom du Christ » -c’est-à-dire, ne l’oublions pas, qui réussit là où ils ont échoué !-simplement « parce qu’il ne fait pas partie de leur groupe ». C’est déjà l’Eglise officielle, préoccupée de ses frontières et de ses prérogatives, qui refuse de recevoir l’Évangile des autres différents. Alors, au sujet de ce concurrent qu’ils veulent écarter, Jésus dit à ses disciples : « Ne l’empêchez pas, car il n’y a personne qui fasse un miracle en mon nom et puisse, aussitôt après, mal parler de moi. » Par ces mots, il rappelle que la puissance de l’Evangile échappe à toutes les organisations humaines. Aucune Église n’est propriétaire du Christ, ni seule détentrice de la vérité, même lorsqu’elle le prétend, surtout lorsqu’elle le prétend !
Aux marges de nos communautés, quelquefois en dehors d’elles, des hommes et des femmes sont en communion secrète avec Dieu, vivent de sa Parole, s’engagent en son nom au service des plus petits. Communauté disséminée au cœur du monde et que « Dieu seul connaît », disait Calvin. Des hommes et des femmes qui cherchent parfois leur route en-dehors des chemins institutionnels balisés, mais qui savent désormais avec qui ils marchent et quelle espérance les porte et comment leur vie en est tout agrandie. Ne les appelons pas trop vite l’Église, soyons sûrs plutôt d’être du même chemin.

Vous voyez, chers amis, ce fut pour les disciples un rude parcours dans l’espace public. Pour autant et malgré tous leurs « ratés », le Christ ne va pas se passer d’eux. Il aurait pu les renvoyer. Il en avait assez vu et entendu ! Or au contraire il va continuer à les envoyer. Merveilleuse consolation et formidable promesse. C’est de gens comme eux, c’est de gens comme nous, que le Christ veut se servir pour témoigner de sa Parole. Malgré nos limites, malgré nos fragilités, malgré nos incompréhensions, Il continue de nous appeler, de nous aimer sans condition… et de nous envoyer. Afin que naisse et renaisse, en nous et en beaucoup d’autres, ce dont nos vies, nos Eglises et notre monde ont tant besoin : la joie de croire et d’espérer.

Amen

Michel BERTRAND Culte à Strasbourg, Temple du Bouclier, dimanche 5 février 2012