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Prédication de Noël (décembre 2011) - La parole faite chair

samedi 11 février 2012

Jean 1,1+14 en dialogue avec Luc 1-2

Introduction de Pierre Magne de la Croix

Partant de Jean 1,1+14, pour ouvrir à « comment Luc en 2 chapitres met en récit ce que Jean énonce en 2 versets ». Pierre termine en me demandant de dire en quelque mots le contenu de plusieurs prédications.

Introduction Christian KRIEGER

Cher Pierre, l’exercice que tu proposes ce matin est très intéressant, passionnant pour un pasteur et pour un théologien, mais quelque part il tout juste impossible. En Alsacien, et Georges Stutzman me l’a occasionnellement rappelé, on dit « A Pfarrer derf ewer alles predige, aver net ewer 10 Minute ». « Un pasteur peut prêcher sur tout, mais pas sur (plus de) 10 minutes ». Alors 10 prédications en moins de 10 minutes, c’est tout juste impossible. Du coup, ce matin, je vous propose de ne faire que la moitié du travail, c’est¬à-dire de raconter comment je lis la manière dont Luc met en récit la naissance de Jésus et, avec les mots que je choisirai, je vous laisserai entendre comment ces textes parlent aussi de nous, de nos existences, de nos préoccupations, de notre monde…

Cela prend du temps

J’ai donc relu les deux premiers chapitres de l’Evangile de Luc avec en tête cette question : comment Luc raconte-t-il cette parole faite chair, cette parole qui habite parmi nous ! Et la première impression que j’ai eue : c’est un récit qui prend du temps à se mettre en place. On parle d’aborde Zacharie et d’Elisabeth, puis de l’annonce de l’Ange à Zacharie, de l’annonce à Marie, d’une grossesse inespérée, puis d’une grossesse non désirée… On a affaire à un récit qui prend du temps, une affaire qui se fait attendre, qui met du temps à se mettre en route. Un récit qui prend le risque de paraître un peu longuet, tant il fourmille de détails, de ces petites choses qui n’ont de sens que pour ceux qui les ont vécus, mais au final pour les lecteurs d’aujourd’hui des détails qui peuvent paraître bien insignifiants, sauf bien sûr pour les exégètes qui eux se passionnent pour tout ce qui peut permettre de mieux comprendre une autre époque.
Peut-être ai-je ouvert l’Evangile en homme pressé, en pasteur pressé en ces temps bien chargés pour les ministres de la parole, en homme habitué au temps médiatique qui exige que tout soit dit en 30 secondes. Je voulais cueillir rapidement la parole faite chair, la parole qui a rejoint l’humanité, qui demeure parmi nous, un peu comme l’on s’approche d’un arbre quand la pomme est déjà mûre, prête à être dégustée. Et pour commencer, j’ai reçu une leçon de patience. J’ai du comprendre que pour considérer la parole parmi nous, il faut du temps, il faut le temps d’entrer dans l’histoire particulière d’Elisabeth, de Zacharie, de Marie. Il faut le temps pour comprendre les blessures de la vie de ce couple âgé, privé d’enfants, la honte que représente la stérilité pour Elisabeth, la résignation, voire la désillusion, que cela a généré, la fatigue de l’âge mais aussi les joies, comme ce jour où le sort a désigné Zacharie pour entrer dans le sanctuaire et offrir l’encens, probablement un des plus beau jour de sa vie ; il faut du temps pour considérer les espoirs de cette jeune fille qui a tout son avenir devant elle, qui doit avoir la tête pleine de rêves et d’envies.
Il faut du temps pour considérer tout cela, et c’est la première leçon que je retiens : la parole parmi nous, c’est la parole qui s’inscrit dans le temps, dans le temps de nos vies avec ses longueurs aussi, ces moments qui paraissent interminables. Chercher les traces de Dieu dans nos vies nécessite et exige du temps, le temps de l’écoute, la patience de l’écoute pour entrer dans pâte de l’existence humaine, pour faire place et considérer ce qui fait une vie. Car c’est justement cela que la parole a rejoint, accompagne et veut habiter.

Un parallèle Jean - Jésus

La deuxième chose qui frappe quand on prend le temps de lire le début de l’Evangile de Luc, c’est la mise en parallèle de deux histoires, celle d’Elisabeth et Zacharie qui vont donner naissance Jean, plus tard dit le baptiste, et celle de Marie qui va donner naissance à Jésus. Deux situations qu’au départ tout oppose,

  • Elisabeth âgée, sa stérilité est une souffrance à laquelle elle s’est résignée, elle n’espère plus être comblée dans son désir de maternité.
  • Marie, comme toutes les jeunes filles, et tous les jeunes garçons, doit avoir la tête plein de rêves, d’envie. L’une est dans l’acceptation de la finitude de la vie, l’autre dans l’exaltation de l’avenir à construire qui s’ouvre devant elle. Et ces deux histoires de vie vont s’articuler, vont faire sens ensemble, vont écrire ensemble une page d’Evangile. La grossesse inespérée et la grossesse non désirée vont ensemble raconter Dieu parmi nous, vont ensemble mettre en récit la parole parmi nous.

Ainsi Luc nous donne de comprendre et à croire que la parole de Dieu parmi nous donne du sens à ce que tout oppose, qu’elle met en route des situations que tout oppose pour les faire converger, pour que nos différences et nos différents contribuent au salut des humains. Et par la même, Luc nous donne de comprendre et à croire que l’autre, celui qui est différent, que tout oppose, lui aussi est au bénéfice de cette parole qui s’est faite chair, et donc que lui aussi contribue au salut des humains. Ainsi, dès les premières pages, l’Evangile de Luc nous invite à l’ouverture, à l’accueil de l’altérité, à une approche plurielle de Dieu et du monde, à chercher encore et toujours à nouveau les traces de Dieu en nos vies et dans notre monde autrement.

Marqueurs : annonce, chant, reconnaissance

Le troisième aspect qui a retenu mon attention. Dans ces deux chapitres de Luc : trois éléments narratifs qui reviennent chacun à trois reprises. Et je me suis posé la question comment ces trois éléments narratifs s’articulaient avec cette question qui accompagne mon propos de ce matin « la parole faite chair, la parole a habité parmi nous ».
Les trois éléments narratifs revenant chacun à trois reprises sont :
- l’annonce de la part d’un messager : un ange s’adresse à Zacharie pour lui annoncer la naissance de Jean, un ange s’adresse à Marie, et l’ange du Seigneur vient voir les bergers veillant sur leurs troupeaux.
- Le chant :

  • Le magnificat, l’hymne que Marie chante au moment de sa visite chez Elisabeth,
  • L’hymne de Zacharie, au moment de la présentation et circoncision de Jean, au moment aussi où il recouvre la parole
  • Le chant de Siméon, au moment de la présentation de Jésus
  • Chanter Noël a une tradition.
    - La reconnaissance, le fait que des particuliers reconnaissent et comprennent le salut en marche
  • les bergers à la crèche
  • Siméon (maintenant mes yeux ont vu ton salut)
  • la prophétesse Anne qui dit à qui veut l’entendre ce que signifie la naissance de cet enfant.

De toute évidence, Dieu parmi nous donne l’occasion de parler, occasionne une parole

  • une parole qui, comme celle du messager de Dieu, surgit dans une situation de vie
  • une parole qui parle au cœur d’une situation de vie,
  • une parole qui donne sens à ce qui n’est plus espéré, comme la maternité d’Elisabeth,
  • une parole qui donne sens à ce qui est non désiré, ce que l’on subit plus que l’on le choisit, comme la grossesse de Marie,
  • une parole attendue, quoique de manière inattendue
  • une parole qui ainsi tire des habitudes et des enlisements, et remet en route vers une nouveauté à cueillir, à vivre,
  • une parole qui se fait annonce et qui met en attente,
  • une parole qui inscrit dans le temps de nos vies, l’espérance ce que Dieu promet
  • une parole qui chante Dieu, l’œuvre de Dieu pour soi et pour les humains,
  • une parole pour partager la joie quand la vie fait sens,
  • une parole pour rendre grâce pour cette vie qui est et qui demeure un cadeau, un don,
  • une parole qui donne à reconnaître et à comprendre l’œuvre de Dieu dans nos vies et dans le monde,
  • une parole de témoins qui partagent ce qu’ils ont compris de la présence de Dieu parmi nous.

Un basculement de la petite dans la grande histoire

J’en viens au dernier point que je voulais souligner. Jusque-là, Luc nous a raconté la petite histoire d’Elisabeth, de Zacharie, de Marie, celle qui prend du temps… Et subitement, avec le récit de Noël lu tout à l’heure, on bascule dans la grande histoire. Celle de l’empire Romain, celle de la politique fiscale de César qui ordonne un recensement de ses contribuables. On entre dans la grande histoire avec ce décret d’un puissant de la capitale qui occasionne à l’autre bout de l’empire des flux de populations. Jusque dans les contrées reculées de Nazareth ou de Judée on voit des gens sur les routes, des femmes, des hommes des enfants subissent les conséquences de la politique des grands, sans trop comprendre ce qui leur arrive, des frères et des sœurs en humanités préoccupés tout juste pour trouver un toit, un “logement d’abord”, alors que de tout part on leur fait comprendre « il n’y a pas de place pour vous ici ». Subitement, alors que l’auteur prenait son temps pour raconter Elisabeth, Zacharie, Marie, pour raconter que la parole s’inscrivait dans le temps, subitement, l’horizon s’élargit, prend les contours de l’empire romain, c’est-à-dire, pour l’époque de Luc, l’horizon devient universel.

Mais tout aussi subitement, de manière tout aussi inattendue, la petite histoire conjuguée de ces deux parentes enceintes en même temps, chipe la vedette à la grande histoire, devient la grande histoire de l’humanité, l’histoire de la parole de Dieu parmi nous. Subitement la petite histoire devient porteur de la promesse, du salut des humains.

La parole inscrit dans un horizon universel, un horizon de salut pour tous, la trame de nos vies personnelles. La parole parmi nous, n’est pas une consolation facile pour humbles, de l’opium pour les petites gens, elle est celle qui nous donne de croire et d’espérer que nos existences particulières participent au salut du monde et de l’humanité.

Conclusion

Pour moi, ces récits qui ouvrent l’Evangile de Luc ont valeur programmatique : ils mettent en récit ce que tout l’Evangile va raconter : en l’occurrence comment la parole est devenue chair, comment Dieu habite parmi nous. Et ils le font en soulignant que nos existences, nos vies participent à l’écriture de cette grande histoire de Dieu avec les humains, en donnant à chacun de croire que son vécu qui parfois peut nous paraître insignifiant, voire absurde, a sa place et fait sens dans l’histoire de Dieu avec les humains. Loin d’être insignifiantes, l’Evangile de Noël nous offre de croire que nos vies écrivent des pages d’Evangile, qu’elles continuent à raconter comment cette parole est devenue chair, comment Dieu fait route avec et parmi nous et nous entraîne vers un nouveau monde.

Alors, comme chaque année nous relisons les mêmes textes, mais autrement, maintenant, comme chaque année, réécoutons cet extrait de la symphonie du nouveau monde,… mais autrement…

Christian Krieger, Noël 2011